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CCC Workshop

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> Final text (French)

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>Final text - English Summary by Aurelien

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>Final text (French)

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> Rapprochement entre l'École supérieure des beaux-arts
et la Haute école d'arts appliqués de Genève
Rapport du groupe de travail

> Begins with English Summary by Aurelien

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> A PROPOS D'UN RAPPROCHEMENT ENTRE L'ESBA ET LA HEAA
>Begins with English Summary by Aurelien

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>Dialog between Daniel Buren and Jean Nouvel (excerpts)
>Begins with English Summary by Aurelien

Transcript
>Session 3, Aurelien

Transcript
>Session 1, All members

Dans ce workshop, plusieurs questions sont revenues régulièrement sur la table, et je me suis retrouvé face à divers problèmes relatifs à mes études, et à leur finalité dans l'optique de mon diplôme. En essayant de "faire le point", le spectre de la première année et les bons vieux doutes sont revenus me hanter. Ce texte constitue une tentative pour prendre du recul face aux mauvaises questions et aux fausses réponses auquelles j'ai pu être amené, et qui m'ont parfois égaré ou mis sur des mauvaises pistes.

Quelle liberté dans l'école d'art?

Etudier dans une école d'art n'est pas de tout repos... Quelle que soit l'orientation que l'on se donne, l'élaboration d'un travail personnel et d'une position (théorique, esthétique, ...) demande une certaine énergie, puisqu'il faut, en premier lieu, pouvoir prendre conscience des conditions dans lesquelles on travaille. C'est-à-dire que les cadres d'enseignements et les conditions d'étude constituent à la fois la base à partir de laquelle on peut construire (plus ou moins librement), et la limite en dehors de laquelle une production, même dans le contexte d'une pédagogie dite de "création libre", ne peut être reconnue. Pour l'étudiant-e, pouvoir se passer de l'école, c'est pouvoir recréer soi-même les bases et les conditions sociales qu'elle fournit, ce qui est pour le moins difficile.

L'Institution "école d'art", et plus particulièrement celle d'"école des Beaux-Arts" s'inscrit pleinement dans ce rapport de liberté-dépendance. En tant qu'élève on se rend rapidement compte que l'école, loin de se situer "avant" ou "en dehors" (c'est-à-dire temporairement distanciée) d'un certain marché artistique, et dont on pourrait croire qu'elle propose un espace "libre" des contraintes financières et idéologiques excercées par la "demande", cette école ne peut naturellement que participer à ce marché. Contrairement aux apparences, il n'y a dans une école rien de "gratuit", rien de "désintéressé". L'argument selon lequel une école est un lieu d'expérimentation ne modifie en rien ce constat, car après tout le musée, la galerie aussi sont des lieux d'expérimentation. Ils n'ont pourtant rien de "gratuit" ni de "désintéressé".

Le rapport de liberté et de dépendance aux études n'est d'ailleurs pas un simple trait caractéristique de l'école des "Beaux-Arts", elle en est plutôt aujourd'hui un des moteurs fondamentaux. Le mot de Claudia (participante au workshop) selon lequel, "dans une école d'art on est libre d'aller où on veut, mais [que] le chemin est marqué" reflète particulièrement bien cette dynamique. Le souvenir de ma première année dans cette école en est pour moi un bon exemple. Je ne peux oublier ce sentiment d'angoisse intense provoqué par l'extrême liberté de création, qui fait se demander : Pourquoi faire ceci et pas cela ? Qu'est-ce que je cherche ? À quoi ça sert de créer ?, avant et pendant l'élaboration d'un travail. Ce sentiment que tout est possible, que tout peut être fait (augmenté par la peur de faire quelque chose qui a déjà été fait !), a tendance à faire oublier que, si l'on est libre de s'aventurer dans n'importe quelle direction, il y a toujours évidemment des limites. Et ces limites ne sont pas comme des murs qui nous empêchent de passer, et contre lesquels on peut se révolter, en un mot ce ne sont pas des règles qu'on peut briser, mais, bien au contraire, les limites viennent souvent de l'absence de règles (ou du moins de règles explicites), c'est-à-dire qu'il n'est pas interdit de s'éloigner du (des) chemin(s) marqué(s), mais qu'en le faisant on est tout simplement perdu. Et la première année dans les écoles d'art fonctionne souvent ainsi, comme une machine à désorienter (l'immense majorité des étudiant-e-s qui entrent dans l'école font de la peinture et adorent Dali...) et à repositionner (...Ils/elles deviendront artistes en media-mix et fans de Bruce Naumann).

En fait, un enseignement finit parfois par se donner comme un radeau dans la tempête, auquel on a tout intérêt à s'accrocher si l'on ne veut pas se noyer. Je ne peux m'empêcher de penser à ce mot de Coluche : "La dictature, c'est Ferme ta gueule !, la démocratie c'est Cause toujours !" Nous sommes dans une démocratie. Le débat qui anime aujourd'hui l'Ecole des Beaux-Arts de Genève, quant à l'intégration de l'institution au système HES (Hautes Ecoles Spécialisées), et qui oppose l'association des étudiants à la direction intérimaire, en est un bon exemple. Et le combat entre les forces en puissance, l'association et la direction, ne se situe pas au niveau de l'authorité (le Ferme ta gueule !), mais à celui de la légitimité, quant les deux parties refusent de reconnaître à l'autre une quelconque représentativité des professeurs ou des étudiants.
La question serait ici : Qui peut décider pour les autres ? Revient-ils aux étudiants (usagers temporaires de l'école, mais principaux intéressés), aux professeurs (professionnels de la branche), à la direction intérimaire (chargée de cette tâche) de décider de l'orientation de l'école ? Finalement, c'est bien le phénomène du Cause toujours ! qui se produit, et les discussions se poursuivent en parallèle sans que soit instauré un réel débat. Pourtant, ce débat (que l'association appelle de ses vœux depuis longtemps), offrirait enfin l'occasion de réfléchir à ce que peut être une école d'art, à se demander : À quoi ça sert ?

Autonomie ou indépendance?

On peut adopter différentes position vis-à-vis de l'art, et l'on peut donner à une école chargée de l'enseigner et le promouvoir différentes orientations. Dans tous les cas, un discours argumenté demande de faire un saut dans le passé pour pouvoir ensuite justifier une direction pour l'avenir. Je me contenterai d'une synthèse : Disons que de l'"Ecole publique de dessin" fondée à Genève en 1748, à l'Ecole Supérieure des Beaux-Arts d'aujourd'hui et après moult péripéties, nous sommes passé de la promotion des "arts vraiment utiles" à celle de la "création pure" (ou "création libre"). De l'une à l'autre de ces notions, celle d'un art "utile" et celle d'un art "pur", se trouvent plus de deux siècles d'évolution du champs artistique, au cours de laquelle la question de l'autonomie de ces fameux "Beaux-Arts" a nécessité une scission d'avec les "Arts Appliqués". Aujourd'hui, personne dans l'école ne veut vraiment sacrifier cette "indépendance" (tout le monde est d'accord là-dessus), mais on n'est plus d'accord sur ce qui la garantit et sur ce qu'elle signifie. Pour exemple la recherche du groupe de travail sur la possibilité du rapprochement ESBA et HEAA (voir document), où l'on se demande si la "création pure" ou "libre" ne peut pas s'accompagner d'une "possibilité élargie d'insertion sociale" ? C'est-à-dire de contacts plus marqués avec la société civile.

Ces "contacts" peuvent être de différentes natures. Même si le groupe de travail dit tenir à l'indépendance de l'école, et même si cette idée de rapprochement n'est considérée comme bénéfique que dans une sorte de rêve idyllique où les deux écoles s'en trouveraient grandies dans leurs différences respectives, on peut évidemment craindre que cette "fusion de rêve" serait pour certains l'occasion de faire des "économies de rêve". Il serait difficile de croire qu'à la direction des HES, un rapprochement de deux institutions puisse signifier autre chose qu'une possibilité de rationnalisation. Quoi qu'il en soit, dans cette intention d'offrir une "possibilité élargie d'insertion sociale" se dessine un mouvement pour sortir de l'idée de l'autonomie de l'art. Bien entendu, cette voie en fait hurler plus d'un-e, notamment du côté de l'association des étudiants. Une des craintes serait une trop grande dépendance financière de l'école à de l'argent privé. À titre d'exemple, comment une école en partie sponsorisée par Mc Intosh pourrait-elle s'intéresser au phénomène des hackers sans entrer en conflit avec le sponsor?

Toutefois, on peut être partisan d'une "possibilité élargie d'insertion sociale" sans pour autant opter pour le sponsoring, mais cette position se doit d'être clairement énoncée. Multiplier les contacts avec la société civile ne signifie pas forcément sacrifier son indépendance, et, encore une fois, tout dépend de la nature de ces contacts. Il serait peut-être utile de différencier ici l'idée d'autonomie de celle d'indépendance. Concrètement, l'autonomie de l'art signifie une dépendance (quasi) exclusive de la production artistique (si elle veut être considérée comme telle) aux agents reconnus (même alternatifs) du champs de l'art. Or, les agents du champs artistique seront autant des artistes, historiens de l'art, théoriciens, galeristes, etc., que des donateurs, mécènes et autres détenteurs d'un capital économique. L'autonomie du champs artistique ne signifie aucunement que l'art soit insensible à toute pression économique.

Dans le cas d'une école, la pression économique ne se fait pas sentir de la même manière, et peut-être pas de façon aussi directe, mais il ne faut pas oublier que déjà toute tendance participe aux fluctuations du marché (lequel gère des biens d'ordre financiers et symboliques). Bref, ce n'est pas parce qu'en tant qu'étudiant-e-s nous ne sommes pas exposé-e-s directement au marché de l'art que nous n'en subissons pas l'influence. Se raccrocher à l'idée d'autonomie, c'est ne pas voir qu'elle n'est pas effective à tous les niveaux. Et si l'on ne peut pas ne pas participer à une forme d'économie ou une autre, une forme de dépendance ou une autre, autant choisir soi-même la forme de cette participation, et tenter de l'orienter (car tout est négociation, il faudrait bien davantage se méfier des statuts) dans le sens d'une indépendance qui serait une indépendance d'esprit aussi grande que possible.

Si en tant qu'étudiant-e il n'est pas possible de ne pas dépendre, d'une façon ou d'une autre, de l'école, il n'en reste pas moins que le cadre des études peut également avoir pour objectif d'amener les étudiants à cette indépendance d'esprit, qui d'ailleurs ressemble davantage à un idéal qu'à un but accessible. À ce niveau-là, il est intéressant de constater que, dans le cas de cette école et de son passage en HES, l'association des étudiants a fait preuve d'indépendance d'esprit - d'abord en s'associant et ensuite en se positionnant ouvertement contre la direction empruntée par l'école - tout en défendant un statut de l'école qui serait surtout celui de l'autonomie.

La question de l'indépendance est avant tout abordée par l'association des étudiants en rapport avec les enseignements (et donc les enseignants), face à des pressions économiques et politiques venant d'en haut. Il est évidemment profitable que les enseignants puissent excercer leur activité professionnelle en toute liberté d'esprit, et cela n'a d'ailleurs pas grand-chose à voir avec une quelconque autonomie du champs de l'art, ni avec des contacts plus ou moins fréquents avec la société civile. Ce qui est en question alors, c'est l'indépendance des enseignants vis-à-vis de la politique de l'Institution, et cette indépendance ne peut évidemment pas être totale. Depuis toujours, les différents enseignements sont en proie à une lutte constante pour obtenir plus de budget (ou ne pas en perdre), pour avoir telle ou telle salle, pour que l'école aille dans telle ou telle direction. Les débats d'opinions et les luttes d'influences sont choses courantes (et inévitables), et à ce titre il serait surtout souhaitable que ces débats aient lieu de façon aussi large et publique que possible.

Car finalement, ce n'est pas tant sur le fond que l'association des étudiants et la direction intérimaire sont en désaccord, chacun souhaitant pour l'école une indépendance (de décisions, d'orientations) aussi grande que possible, mais plutôt sur la forme et sur la méthode. Du côté de la direction intérimaire, la stratégie serait une stratégie de négociation pour laquelle il faudrait tous réunir nos forces, c'est-à-dire laisser la direction agir, alors que pour l'association des étudiants il faudrait d'une part obtenir un débat public, et de l'autre défendre ses positions en faisant pression sur le processus d'intégration à la HES par la menace d'une insoumission des étudiants. Aucune de ces deux approches n'est sans risque, et seul l'avenir nous dira à quoi elles nous amèneront.

Art et négociation

Ce qui est en jeu ici est bien la relation de l'art (et plus particulièrement de l'Institution "école d'art") à la société. Pour être bref, je serais tenté de dire que cette "possibilité élargie d'insertion sociale" évoquée par le groupe de travail, loin de ne proposer qu'une insertion dans le "marché de l'art", peut signifier bien d'autres choses. Les contacts rapprochés avec la société civile peuvent déboucher sur des formes de négociation entre les élèves et d'autres personnes / associations / institutions / lieus / etc. de façon plus directe et parfois moins dépendante à la fois des enseignements et de l'école elle-même. Or, c'est bien en apprenant à négocier soi-même que l'on peut s'approcher d'une indépendance de pensée. Si je dois reconnaître que les arguments de l'association des étudiants ne vont pas toujours dans ce sens, en ce qui concerne l'orientation de l'école, c'est pourtant bien leur action comme association et leur attente d'un débat public au sein de l'Institution qui fait preuve d'indépendance. Car il est évident que, de la même façon qu'un muselage de l'Institution par le secrétariat HES ne serait pas souhaitable, un muselage de l'association par la direction intérimaire ne serait pas non plus bénéfique.

En ce sens, c'est un peu comme si les actions de l'association prenaient le contre-pied de leur attentes par rapport à l'école. Ils font preuve d'insoumission et affirment leur indépendance pour demander (entre autre) que soit préservée leur dépendance à l'égard des enseignements et de l'Institution, ceci par opposition à une dépendance à la HES. Il y a là un certain flou qui peut être source de quiproquo, surtout quand la communication de haut en bas se fait rare. En fait, le malentendu concerne le problème du rôle de l'art et de son enseignement, et la question est de savoir si l'art "noble" peut survivre au compromis, à la négociation, à la collaboration. Ce qui effraie le plus dans le passage en HES, ainsi que dans le projet de rapprochement avec l'école d'Arts Appliqués, c'est bien la crainte que les "beaux" arts ne soient réduits à se poser la question de leur "utilité", terme qui dans ce cadre paraît bien souvent une injure. Quoi qu'il en soit, il est fort peu probable que la question dévastatrice de l'utilité de l'art soit sur le point de dominer le débat dans l'école, il s'agit bien plutôt de savoir si un travail produit dans l'école est susceptible d'entrer en contact avec le "dehors", de trouver d'autres finalités et d'autres reconnaissances que celle d'un travail "scolartistique" protégé par l'Institution.

Pour certains, le travail dans l'école ne doit tout simplement pas en sortir, ou alors pour se réfugier dans la galerie ou le musée avec de la chance et quelques contacts. Pour d'autres, le travail doit sortir de l'école, mais sans compromission avec le monde extérieur, comme un commando en mission prêt à y revenir (p.e. : sous forme de documentation). La dernière option, qui consisterait à collaborer et à négocier autant avec l'"intérieur" que l'"extérieur", autant avec des institutions qu'avec la société civile, me paraît la plus intéressante. À ce sujet, la conférence donnée par Daniel Buren et Jean Nouvel ensemble (voir texte), me paraît soulever des questions intéressantes.

Tous deux, dans cette conférence donnée à Paris en 1994, parlent du "réceptacle" de l'art, chacun à sa façon. Le réceptacle est ici le musée, et Daniel Buren, qui depuis longtemps questionne et teste cette institution, la décrit comme le lieu d'un discours spécialisé, où les artistes parfois finissent par ne s'adresser plus que les uns aux autres. Ce réceptacle, pour Buren, est donc le contexte institutionnel, et la question de l'art "hors les murs" est de savoir si le produit de ce discours de spécialiste peut survivre hors du musée . Nouvel, quant à lui, ne semble pas vraiment saisir le point de Buren et suggère que l'architecte pourrait participer à cette émancipation de l'art, en fournissant le "réceptacle" apte à l'"accueillir". Il semble surtout tenir compte du contexte architectural et urbain, en négligeant son côté institutionnel, c'est pourquoi la discussion entre les deux ressemble plutôt à un quiproquo.

Quoi qu'il en soit, la question de Buren me paraît pertinente en ce sens qu'elle souligne que les artistes, avant même d'investir un espace muséal, avant même de "dialoguer" avec un public, avec une architecture, avec d'autres œuvres, entre d'abord en relation avec l'Institution. Si cette Institution est le lieu d'un discours spécialisé, alors une œuvre qui participe à ce discours est également "spécialisée", ou bien ne peut pas se contenter d'une approche non spécialisée. C'est la raison pour laquelle l'art a de la peine à quitter le musée et, bien souvent, quand il le fait, c'est en relation avec le musée, et en emportant avec lui ce même public. Ainsi l'art, par l'effet de cette spécialisation, a de la peine à s'adresser à un autre public, et même au-delà, éprouve de la difficulté à s'inscrire dans le "tissu" social et urbain sans passer par une Institution d'art. Et la difficulté, pour les artistes qui ont choisi de négocier d'eux-même avec d'autres "champs", institutions, personnes, etc., consiste souvent à faire reconnaître leur production comme de l'art.

Il faudrait se demander en quoi la volonté d'autonomie du champs artistique a pu amener à cet état de fait. Car ce ne sont pas les initiatives qui ont manqué pour "rapprocher l'art de la vie", ou bien pour élaborer une production engagée politiquement. Et même si, aujourd'hui, les artistes ne sont pas rares qui fonctionnent par projet, en collaboration, et en négociation avec des Institutions (d'art ou autres) autant qu'avec d'autres personnes / groupes / communautés / etc., on peut encore trouver dans une école d'art de la résistance face à ce genre de pratiques, perçues comme des compromissions. Encore une fois, ces "compromissions" ne s'opposent pas à une espèce de "pureté" de la création désintéressée (franchement, qui peut encore croire au désintéressement ?), mais à un refus d'identifier le réseau de dépendance propre au champs artistique et propre à l'Institution. Reconnaître ces dépendances est la seule manière de pouvoir traiter avec elles (pour s'en distancer, pour s'en accomoder, qu'importe...) et se positionner, avec la conscience de ce qu'un tel acte implique. Et c'est bien là que se trouve, plutôt que dans la retraite de l'atelier "coupé" du monde extérieur, la possibilité d'acquérir une plus grande indépendance d'esprit.

 

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